
De Paris à Montréal et de Rome à Alger, la musique algérienne résonne comme un fil invisible reliant les cœurs dispersés. Plus qu’un art, elle est une mémoire vivante. Un souffle qui unit la diaspora à sa terre d’origine.
Tout commence dans les années 1920, lorsque les premières petites communautés d’Algériens s’installent en France. Ouvriers, anciens soldats ou manœuvres, ces hommes venus du « bled » cherchent à améliorer la vie de leurs familles restées au pays. Mais très vite, l’exil s’avère rude : travaux pénibles, bas salaires et logements insalubres. La solitude et la nostalgie gagnent du terrain. Pour adoucir ce mal du pays, ils se retrouvent dans des cafés improvisés, où la musique devient refuge. Là, entre un verre de thé et un air de gasba, on chante les mélodies du pays, on se raconte et on se soigne.
Ces soirées, à la fois festives et mélancoliques, deviendront les premiers rituels communautaires de la diaspora algérienne en France. La chanson traditionnelle, portée par de jeunes chanteurs, ouvriers le jour et artistes la nuit, devient alors bien plus qu’un divertissement : un lien vital avec l’Algérie.
El Anka et les pionniers du chaâbi : les premières voix de l’exil

Dans les années 1930, pendant qu’une scène musicale émerge à Alger grâce à la création de Radio Alger, les premiers artistes algériens franchissent la Méditerranée pour se produire en France. Mahieddine Bachtarzi, Salim Halali ou encore le chanteur chaoui Aïssa Djermouni, premier Algérien à chanter à l’Olympia en 1937, marquent les esprits des immigrés. Leurs chansons, apprises par cœur dans les foyers, deviennent des hymnes du déracinement.
Mais c’est avec El Hadj M’hamed El Anka, maître du chaâbi, que la chanson algérienne de l’exil prend toute son ampleur. Depuis la Casbah d’Alger, ses compositions traversent les frontières et inspirent une génération entière : Slimane Azem, Cheikh El Hasnaoui, Akli Yahyaten…. Tous porteront la voix d’une Algérie partagée entre la mémoire et l’exil.
Slimane Azem, le poète de l’exil

Dans les années 1960, une nouvelle vague d’émigrés arrive en France, poussée par la pauvreté et la guerre. Slimane Azem devient alors la voix des déracinés. Poète et chanteur kabyle, il exprime avec justesse la douleur de l’éloignement dans ses textes profonds et pleins d’humanité.
Sa chanson Algérie mon beau pays fait encore vibrer les cœurs nostalgiques. Avec des titres comme Ur iṛuḥ ur yeqqim (« Rester ou partir »), il traduit le dilemme intérieur de milliers d’ouvriers immigrés, partagés entre l’espoir du retour et la réalité de l’exil. Pour beaucoup, écouter Slimane Azem, c’est raviver la mémoire d’un pays idéalisé.
Idir : la voix universelle du déracinement

À la fin des années 1970, un nouveau souffle apparaît avec Idir. Son titre A Vava Inouva (1976) transcende les frontières et touche aussi bien les Algériens que les Français. Pour la première fois, la musique kabyle séduit un public international.
Ses chansons racontent les départs, les valises prêtes pour l’inconnu, les rêves d’ascension et les désillusions de l’exil. Avec Le temps est venu pour partir, Idir décrit l’espoir et la douleur des travailleurs immigrés avec une justesse bouleversante. Il sera aussi un artisan de la reconnaissance culturelle, en participant à la création de maisons de disques spécialisées à Paris, ouvrant la voie à une nouvelle génération d’artistes algériens.
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Raï et rap : la fierté retrouvée
Les années 1980 marquent un tournant. Le raï, musique populaire née à Oran, déferle sur la France. Le premier Festival Raï de Bobigny en 1986 révèle Cheb Khaled, Cheb Mami et Raïna Raï. Leurs rythmes entraînants rompent avec la nostalgie de l’exil et célèbrent la vie, l’amour et la liberté.

Cette nouvelle musique redonne fierté aux Algériens de France. Pour la première fois, leurs artistes sont invités sur les plateaux télévisés et reconnus dans les médias français. Le raï devient un emblème identitaire et un vecteur de visibilité pour une communauté longtemps marginalisée.
Dans les années 1990, le rap prend le relais. Rim’K du groupe 113, avec Tonton du bled, réconcilie humour, fierté et double identité. D’autres suivront : L’Algérino, Soolking, Médine, PNL… Tous mêlent la langue de Molière à celle du bled, affirmant que l’on peut être à la fois Français et Algérien. Leur succès symbolise un nouveau dialogue entre les générations, une mémoire renouvelée.
Les chansons de l’exil : une mémoire transgénérationnelle
Les chansons algériennes liées à l’exil forment un véritable répertoire collectif. Qu’il s’agisse du chaâbi de Kamel Messaoudi, de la chanson kabyle de Cheikh El Hasnaoui ou du raï de Cheb Khaled, Mami ou Réda Taliani, le thème du départ et du déracinement reste omniprésent.
Ces œuvres évoquent tour à tour le regret (“Machi Ghardi”), la nostalgie (“Algérie, mon beau pays”) ou le soulagement du retour (“Adieu la France”). En filigrane, elles expriment une identité double, franco-algérienne, tiraillée entre la fidélité à la mémoire et l’adaptation à un nouvel environnement.
Pour les générations nées en France, cette musique représente bien plus qu’un héritage : c’est un outil de réappropriation identitaire. En écoutant les mêmes chansons que leurs parents ou grands-parents, ces jeunes renouent avec une mémoire collective, réinterprétée à travers leurs propres expériences de la diaspora.
La musique algérienne : Une mémoire chantée entre deux mondes
De El Anka à DJ Snake, de Slimane Azem à Soolking, la musique algérienne en Europe n’a jamais cessé d’être un pont entre mémoire et modernité. Elle relie les générations, soigne les blessures de l’exil et célèbre la richesse d’une identité partagée.
Entre nostalgie du bled et rythmes urbains de la diaspora, cette musique continue de raconter l’histoire d’un peuple entre deux mondes. Celle d’une Algérie qui bat encore dans le cœur de ses enfants, même loin de ses frontières.



