Achewiq : l’âme ancestrale kabyle qui résonne portée par le vent
Parlons du Achewiq, Ahnin ou encore de Tibougharin : ce mystérieux chant que récitent les femmes kabyles lors des cérémonies de joie ou de peine.

Depuis toujours, les femmes kabyles ont d’innombrables moyens de dire l’indicible et d’évacuer les maux qui les rongent en toute discrétion. Exprimer ses sentiments dans un environnement et à des temps où cela est vu comme tabou peut être difficile voir impossible. Cependant, la femme kabyle trouve toujours un moyen. Et souvent, elle passe par la créativité, qu’elle soit manuelle, sonore ou artistique en tous genres. Le “Achewiq” (écrit : accewiq, en Kabyle) en est une forme bien singulière.
Qu’est-ce que c’est ? Comment est-ce pratiqué ?
L’origine la plus ancienne de la chanson kabyle traditionnelle, moyen d’expression vocal et sonore réservé aux femmes ; il permet d’extérioriser et de traduire et la joie et le malheur. Beaucoup le lient au chant et c’est peut-être vrai en partie, mais il ne s’agit pas vraiment de ça. C’est plutôt ce qui précède le chant. Il peut s’agir de versets, de poésie, de joutes verbales ou d’une histoire racontée sur un ton et une fréquence mélodieuse et surtout ; sans aucun instrument de fond (en Acapella). Certains -à l’Est de la kabylie- peuvent utiliser le bendir (ou “abendayer”, tambour) pour l’accompagner mais c’est surtout pour accentuer l’effet rituel envoûtant des voix que pour faire de la musique. Tandis que d’autres se suffisent à taper dans leurs mains pour cela.

Il se pratique depuis des siècles de la même manière exclusivement par des femmes. Ses longueurs d’ondes sont capables de réveiller chez ses auditeurs les émotions transmises dans leurs voix de façon envoûtante.

Achewiq signifiant “phrase” en Kabyle ; les mots y sont importants et représentent l’élément central de cette pratique traditionnelle. Ils sont d’ailleurs souvent improvisés et véhiculent autant l’amour que la souffrance, le bonheur ou même le deuil, tel le fameux Achewiq de Nna Aldjia qu’elle composa et interpréta en hommage à son fils, Matoub Lounès, après sa mort. Ce chant est empli de deuil mais exprime aussi toute l’admiration qu’elle a envers lui. Et aujourd’hui, il a été interprété par divers artistes et chanteurs après elle suite à son propre décès.
Achewiq sous toutes ses formes

Cette tradition accompagne le quotidien des femmes kabyles dans tous ses aspects : bonheur ou malheur, travail ou repos, qu’elles soient seules ou non. Il y aura toujours un achewiq pour donner du sens à ce qu’elle vivent sur le moment. En voici des exemples :
Le Ahiha : cette version-là évoque des sentiments joyeux et d’amour
On en a divers versions :
- Le Achwiq n Tlalith (de la naissance) : louanges joyeuses et de bienvenue. Se fait en réjouissance d’un nouveau-né dans la famille.
- Les Thourarines : des histoires qu’on raconte sur un ton mélodieux pour les enfants.
- Le Azouzen (“Azouzzen”) : c’est les berceuses qui visent à endormir les bébés. Elles sont prononcées en même temps qu’on berce de bébé ( “Azouzzen” voulant dire l’acte de bercer).
- Le Ashtaddou (ou “asarqass”) : est fait pour faire jouer l’enfant ou le faire danser. Les mères kabyles le font avec gaieté et joie en levant et faisant sauter/jouer leurs bébés dans les airs.
Les fameuses Tibougharin : chants rituels autour des fêtes et principalement du mariage, de la pose du henné et de la sortie de la fille le lendemain de celui-ci (“tasevhit”).
- Le Am’iyar (“am3iyar”) : des joutes verbales entre les belles-mères et les belles-filles.
- Le Amsiyah : évoque des paroles, chants traditionnels d’amour.
- Lamdah (l’éloge) ou le Adhkar : d’évocation religieuse, rappelant la mort et l’au-delà.

Mais Achewiq ne se limite pas aux événements et aux cérémonies : il accompagne le quotidien, qu’il s’agisse d’aller chercher l’eau à la fontaine, de moudre le blé, de préparer la laine ou le travail dans les champs.
Le courage réside dans la voix des femmes, c’est un héritage civilisationnel commun
Achewiq, c’est aussi le courage exprimé à travers les cordes vocales d’innombrables femmes. “La chanson est révélatrice d’une culture, d’une condition sociale, d’une situation économique ou politique. Dans ce sens, la condition féminine a souvent été décrite en décalage par rapport à la situation internationale et aux aspirations des femmes qui appellent à vivre mieux et plus équitablement, un besoin de liberté chanté par plusieurs femmes et même certains hommes” – Ouiza Gallèze, philosophe et chercheuse anthropologue du CNRPAH.
L’achewiq peut être envisagé comme un art à part entière ; toutefois, il demeure avant tout un héritage culturel qu’il importe de préserver. Bien que de nombreux artistes kabyles l’aient repris, réinterprété et adapté à différentes formes d’expression, contribuant ainsi à sa sauvegarde mémorielle et intellectuelle, sa transmission reste un enjeu essentiel. Des figures féminines majeures ont joué un rôle déterminant dans cette continuité, notamment la mère de Lounès Matoub, ainsi que Chérifa, Noura, Hnifa, Lla Zina, Lla Yamina et bien d’autres chanteuses encore.

À cet égard, Taos Amrouche occupe une place singulière : de son vivant, elle s’est investie dans la préservation de cet héritage, menant un travail fondamental de collecte, de transmission et d’archivage. Son rôle fut décisif et demeure l’un des plus significatifs dans l’entreprise de sauvegarde de la mémoire chantée kabyle.

Aujourd’hui, la cinéaste française Elina Kastler rend hommage à sa famille maternelle d’origine kabyle et inscrit cette pratique ancestrale dans une démarche mémorielle à travers son film documentaire Achewiq, le chant des femmes-courage, réalisé en 2022, au lendemain des incendies de forêt ayant ravagé la Kabylie.

